L'insoutenable légèreté des lettres.

Les tribulations d'une liseuse organique.

La grammaire est un fléau qui me coupe la parole.

“Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant. Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée.”

—   

René Char, Les Matinaux, 1964 (via regardintemporel)

(via akwabon)

maldoror6:

Il est étonnant ce vide que tu m’as laissé. Je ne pensais pas qu’on puisse avoir le vertige dans son propre corps.

“L’absence n’est-elle pas, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ?”

—    Marcel Proust (via blondiechocolate)

(Source : palomamia, via bloodsoulandblues)

subve a dit: Épine trouve beaucoup d'écho en moi, à ceci près que je ne limiterais pas la jubilation dont le texte parle à l'exaltation poétique mais plus généralement à la découverte fortuite d'une beauté que nous pensons durant l'instant seulement être les seuls à reconnaître, et alors que nous découvrons que d'autres s'y sont également égarés la joie qui nous étreint alors ressemble à s'y méprendre au bonheur véritable. Modeste contribution pour vous dire, comme murmuré près de l'échine, un grand merci.

Et je pose à témoin sous les yeux qui me sont chers, le témoignage d’un partage qui me remplit d’émoi. Merci à toi.

Epine.

De tous les sentiments que j’ai pu éprouver, la jubilation poétique est de loin celle qui de ma vie m’a fait le plus battre le coeur. Elle est cet instant de folie furieuse où face à un texte, on court après un souffle, on s’emballe, on veut tout faire tout de suite, écrire, jouer, chanter, pleurer, rire, surtout rire, car la joie nous inonde pour la première fois, remonte à grand galop dans nos veines et semble s’installer là, pour toujours. Mais l’amour est cette épine qui amèrement la renfrogne, comme si jalouse elle venait prendre sa place. L’amour qui s’affiche et fait sa belle, sous ses attraits de passion, nous fait croire au bonheur immédiat si tenté qu’il soit d’être éternel… Désireuse et désirable, elle nous fait le coeur lourd, et les joies célestes de la poésie nocturne sont remplacées par le manque, abrupte et lourd comme une pierre immonde. Choir ainsi, dans le silence de la solitude, oscillant imperturbablement entre cette joie délétère et cette joie du bout du monde; si l’âme rampe sur le sol, les yeux collés au béton, c’est bien qu’elle est esclave de ses déboires enflammés. La poésie, elle, s’envole.

“Je lis, et me voici libre. J’acquiers l’objectivité. Je cesse d’être moi, cet être dispersé. Et ce que je lis, au lieu d’être un vêtement […] devient la la vaste clarté du monde extérieur, tout entière admirable. […] Je lis comme si j’abdiquais. Et, de même que la cape et la couronne royales n’ont jamais autant de grandeur que lorsque, à son départ, le roi les abandonne sur le sol – de même je dépose, sur les mosaïques des antichambres, tous les trophées de l’ennui et du rêve, et je gravis les escaliers, avec, pour seule noblesse, celle de voir. Je lis comme si je passais. [„,] contemplateur sans raison d’un monde sans but, Prince du Grand Exil qui a fait , en partant, au dernier mendiant l’aumône ultime de sa désolation.”

—   Fernando Pessoa -
kate-0167:



"Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait des livres." Marguerite Duras

kate-0167:

"Elle dit aussi que s’il n’y avait ni la mer ni l’amour personne n’écrirait des livres." Marguerite Duras

Pessoa ou la solitude poétique

Il y a quelque chose que j’aime, entre autre, dans l’écriture de Pessoa, c’est cette image de l’homme solitaire, éternellement solitaire, seul face à sa propre fin, ses propres démons, ses propres angoisses, l’autre n’étant qu’une surface lisse. Il est le personnage transfiguré de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, où les personnages, sur des générations, reproduisent un schéma familial dont ils font irréductiblement pièce, et consomment chacun à leur tour leur propre solitude, sans que le narrateur n’ai besoin de le dire, et sans que les personnages en semblent souffrir. Il est dit là, tout bas, qu’à travers les années qu’ils passent les uns à côté des autres, faisant la guerre, vivant un déluge, une révolte, chacun est seul, même auprès de ses proches, et vit le destin qui est le sien. Il me demanderait beaucoup plus de temps que cette ébauche de réflexion pour parler de ce merveilleux roman, décisif dans ma vie. Mais il me faut revenir à Pessoa dont la lecture prend place dans chacun de mes jours, sans que je m’en rende vraiment compte. Un fragment par-ci qui m’emporte, dans les moments de creux, un fragment qui toujours me fait penser la vie dans son dénuement le plus pur, ainsi que dans son éternel boitement : nous sommes toujours démuni face à ce qui nous compose, face à l’ennui, cette maladie du genre humain.

Ces fragments du Livre de l’intranquillité sont comme autant d’îlots abandonnés. Pessoa met en scène l’écriture du solitaire, exilé dans son propre corps, parfois démuni face à des maux questionnant l’existence humaine et la solitude. Tout être est-il voué à la solitude ? Le poète lui, doit-il l’être pour créer ?

Pour moi, Pessoa est un être faussement empreint de solitude forcée, quasi voulue, pour moi, le Livre de l’intranquillité c’est un livre qui dit : « Tenez, j’ai écris mes peines mais ce sont les vôtres, je vous les donne sur le papier, faites en ce que bon vous semble. En même temps, ce sont aussi les vôtres, en ce sens que comme moi vous les vivez, voici les mots qui les constituent, comme des puzzles que vous n’arriviez pas à achever, les voici, reconstitués, vous pouvez les contempler à votre guise. Sachez seulement que je vous comprends, et que je suis comme vous. » Que fait cette œuvre sinon tendre la main vers un lecteur, un îlot abandonné tout comme lui, afin de se faire rejoindre les rives ? Partager la solitude, celle du poète qui est quelque part nécessaire, celle du lecteur devant son livre ouvert, deux instances qui ne sont que des humains insulaires. Dans ses mots sans doute, le désir incessant, la recherche de la chaleur humaine, de l’autre que soi pour retrouver la Tendresse. D’intranquille on se retrouve consolés, consolés d’être, et de n’être pas tout à fait seuls. Et l’on voyage dans une mélancolie presque attendrissante de poésie. Les mots ne sont pas les nôtres certes, mais c’est comme si, parole muette, nous les avions en tête sans pouvoir les assembler en phrases ayant du sens. Pessoa est une voix qui parle depuis le fond inquiet de nos âmes, pour en faire sortir la quiétude poétique qui réside en chacun de nous.

L’enfer c’est les autres

L’Enfer moderne, c’est peut-être le bus 378 en heure de pointe, à la sortie du tramway, un vendredi soir d’hiver et de pluie. J’ai cette vision telle un tableau qui viendrait actualiser la représentation mythologique de la demeure de Satan. D’un bout du carrefour : un bus, le ventre plein déjà grinçant sur le sol sous son poids transporté. De l’autre, une foule accumulée sous l’abri, débordant de toutes parts comme une flaque de boue refoulante. On sentirait presque l’effroi du transport arrêté au feu rouge, funeste Charon dont la barque croulerais sous le poids des âmes damnées. Le silence se fait, le bus s’avance, traverse le carrefour, et s’arrête au niveau de la foule. Il ouvre les vannes.

De ces soupirs prononcés que l’on croise en chemin…

"Avec la conviction, la certitude que, au cœur de tout livre portant un nom, s’écrit un livre sans nom qui est le seul vrai livre mais dont on ne connaît que le manque. Il est de sa nature de manquer, il ne saurait être s’il ne manquait à tout instant, notamment à notre écriture - ainsi qu’à notre lecture."

Fourcade - Manque.

N’est-il pas ce livre que la lecture, à force de répliques, nous pousse à vouloir écrire inlassablement nous-même?

Ce livre n’est-il pas notre moi intérieur que nous cherchons sans cesse, dans lequel on voudrait se voir comme dans un miroir, qui serait dans nos mots mais aussi dans ceux des autres ?

Et le pire, c’est qu’on ne répondra jamais, mais qu’on continuera de lire.

jeromeblouin:

Muses à quatre pattes

Allen Ginsberg, Charles Bukowski, Edgar Allan Poe, H P Lovecraft, Jean Cocteau, Jorge Luis Borges, Michel Foucault, Raymond Chandler, Jean-Paul Sartre, Julio Cortazar accompagnés de leurs chats

(Source : memorias-del-ouroboros)

Livresque

Parfois feuilleter au hasard un recueil dans une bibliothèque, c’est s’exposer à ce que soudain, la page nous agrippe. Les mots que nous avons ignoré avant, sont vengés par les mots dix pages plus loin. Ils nous attrapent et nous regardent dans les yeux. Il est frappant ce regard, il est si fascinant qu’on ne peut pas le fuir. Et l’on se laisse glisser le long du papier, bercé, attiré vers le fond de la mare, comme par des êtres venus d’autres parts, et qui viennent nous montrer silencieusement la vérité. On se laisse alors, doucement, raconter l’histoire.

“La poésie se fait dans un lit comme l’amour. Ses draps défaits sont l’aurore des choses.”

—   André Breton (via carnets—intimes)

(Source : carnet-intime, via laceremoniedesadieux)

Bégaiement

On part toujours sur la pointe des pieds, comme cet être indécent qui n’a pas sa place dans le décor. Et si l’on n’arrivait nulle part ? S’il n’y avait pas de lieu qui nous était destiné en propre, un lieu bien sûr abstrait qui serait celui qui correspond à ce que nous sommes, vers lequel on s’est construit ?

Il arrive souvent d’avoir la sensation de n’être comme personne, sans que ce soit de l’orgueil, c’est même plutôt une tare. A quoi bon travailler sur le langage si l’on est incapable de communiquer ? Si l’on s’est toujours senti un peu en trop, un peu incongru, en décalage, celui qui fait des vannes pourries, qui se ravise de suite et qui sonne faux, celui qui n’est jamais à l’aise, même qu’on dirait qu’il est toujours triste ou qu’il fait toujours la tête. Celui qui n’est pas dans la droite ligne de ce qui fait bien, qui n’aime pas les mêmes trucs, qui regarde pas dans le même sens, qui se lève tôt au lieu de se coucher tard. Y a-t-il une place, un semblant de cohérence, ou de reconnaissance ? “J’ai pas envie de passer du temps avec vous, je ne vous comprends pas, c’est comme si vous ne parliez pas la même langue, ou plutôt c’est moi qui ne parle pas comme il faudrait, pénurie de mots, pénurie de tout, ennui, c’est surtout l’ennui qui me colle lorsque je suis à vos côtés, flattant de vaines discussions alors qu’en tout bien tout honneur, nous savons que je vous aime pas et que vous êtes mal à l’aise à mon côté, mais nous échangeons des fadaises que nous oublierons sur le champ, parce qu’il le faut, il faut avoir l’air de s’apprécier.”

Ultramoderne solitude. Je n’ai rien à dire, alors que ma vie est pleine de vocabulaire, que dans ma tête tourne les phrases et des métaphores, que mon coeur se remplit du déchirant remord de ne pouvoir les laisser passer le mur qu’est ma bouche, faute de paraitre stupide ou déséquilibrée.

"Je ne suis pas attardé, je n’ai simplement jamais été moi-même avec personne."