L'insoutenable légèreté des lettres.

Les tribulations d'une liseuse organique.

Interstice

L’art de ne rien faire, pour apprécier le temps qui passe, pour savourer ces heures de liberté, d’oisiveté, avant de retourner aux taches ménagères. Du silence, de la solitude, du calme pour se reconnecter à soi-même, respirer, faire la liste des choses qu’on ne va pas faire. Écouter France Culture dans son bain, faire une session étirement-décontraction à n’importe quelle heure de la journée, ignorer les appels, ne plus manger pour prendre des forces mais simplement pour se faire plaisir. Retrouver la vie saine que notre quotidien ne nous permet plus de posséder, respirez, respirez, respirez… Envoyez de l’air.

standardretro a dit: Je ne peux que tirer mon chapeau devant la puissance de certains de tes textes, c'est pour moi, amateur en écriture, une vraie inspiration, et surtout un véritable encouragement. Alors pour ne pas trop attendre, merci !

Ca me touche beaucoup, merci, vraiment!

Le blues de la bête à concours.

La pause se fait attendre.

Il n’est plus possible de se lever, de rédiger encore des pages et des pages et des pages d’écriture qui ne sont que du vent, message vide, dont le sens s’évade dans les interstices des mots. Déroulement inlassable du même raisonnement, d’autocollants “bonnes idées” qu’on applique sur la feuille. Et cette feuille si longuement tartinée ira rejoindre le tas épais des autres tartines, tartine qui ne sera lue que par un seul, et encore, qu’il ne finira sans doute pas.

Je les vois pendant six longues heures les idées dans les airs, elles flottent au-dessus des tables, elles mettront leur vie en jeu, elles prendront des risques, et elles finiront dans une poubelle.

Il parait que je n’ai pas le droit d’être défaitiste, je le conçois ça casse un peu le moral de tout le monde. Mais il faut avouer que ça fait sacrément penseur d’enclos que de venir chaque jour s’enfermer dans une salle, faire deux trois fois ses besoins, manger pour se nourrir et gribouiller, gribouiller,  gribouiller, le dos vouté, la mine renfrognée, vingt pauvres pages en l’air. Et puis quoi ? Revenir le lendemain en ayant été avachi le reste de la journée, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire que d’attendre d’y retourner.

Parce que pendant ce temps-là la vie s’est arrêtée, et elle n’a plus vraiment de sens. Il n’y a rien qui y soit réussi, rien qui soit achevé, rien qu’une concentration sur plusieurs jours qu’on tient à bout de bras comme notre sac de 15kilos. Rien qu’une impatience un peu essoufflée qui demande grâce…

Et l’on croit que ça nous amuse de faire la gueule.

“Des poèmes, ce sont aussi des présents – des présents destinés aux attentifs.
Des présents porteurs de destins.”

—   Paul Celan (via eclats-de-vers)

(via marinos22898)

Après avoir entendu la nouvelle selon laquelle Patrick Modiano, auteur français, avait été nommé prix Nobel de littérature, quelque chose a résonné dans ma mémoire. Je revois encore ma mère lire du Modiano dans le fauteuil, je me souviens que son marque-page représentait un tableau de Modigliani, et qu’à partir de ce moment, j’ai commencé à les confondre, à ne plus me souvenir lequel des deux étaient le peintre et lequel était écrivain. La réminiscence s’est faite, car au moment où j’ai vu le nom de Modiano s’afficher, pendant une brève seconde j’ai eu ce même doute sur son identité. Je suis donc allée chercher quelques uns de ses romans dans la bibliothèque familiale, afin d’en feuilleter quelques pages. Je n’ai eu qu’à ouvrir la première, celle du livre La place de l’étoile, pour éveiller ma curiosité et mon envie de lire cet auteur :

« Au mois de juin 1942, un officier allemand s’avance vers un jeune homme et lui dit : « Pardon, monsieur, où se trouve la place de l’Etoile ?
Le jeune homme désigne le côté gauche de sa poitrine. »
-Histoire juive-

Laissée rêveuse devant cette intrigante et magnifique image, il me tarde de le parcourir.

“Ils pénétrèrent alors dans la chambre de José Arcadio Buendia, le secouèrent de toutes leurs forces, lui crièrent à l’oreille, lui mirent une glace devant les narines, mais ne parvinrent pas à le réveiller. Peu après, tandis que le menuisier prenait ses mesures pour le cercueil, ils virent par la fenêtre tomber une petite pluie de minuscules fleurs jaunes. Elles tombèrent toute la nuit sur le village en silencieuse averse, couvrirent les toits, s’amoncelèrent en bas des portes et suffoquèrent les bêtes dormant à la belle étoile. Il tomba tant de fleurs du ciel qu’au matin les rues étaient tapissées d’une épaisse couverture, et on dut les dégager avec pelles et râteaux pour que l’enterrement pût passer.”

—   Cent ans de Solitude, Gabriel Garcia Marquez (via nerarddegerval)

Cent ans de solitude

La fin de Cent Ans de Solitude laisse en moi une telle trace que je ne pense pas pouvoir m’en défaire un jour. Devoir reposer ce livre me donne l’impression d’être amputée, amputée de l’espoir d’en sauver les personnages, de les faire durer à jamais. Les sauver pour ne pas me sentir vide comme je le suis en cet instant.

(C’est la première fois que je veux relire un livre aussitôt après l’avoir refermé.)
« Aime une fille qui lit. Aime une fille qui dépense son argent dans les livres au lieu des habits, dont les placards débordent parce qu’elle a trop de livres. Aime une fille qui possède une liste de livres à lire et une carte de bibliothèque depuis l’âge de douze ans.
Trouve-toi une fille qui lit. Tu la reconnaîtras parce qu’elle a toujours un livre à lire dans son sac. Elle regarde avec admiration les livres rangés sur les étagères des librairies, s’extasie discrètement quand elle a trouvé le livre qu’elle cherchait. Tu vois cette fille bizarre qui respire les pages des vieux livres dans les librairies d’occasion ? C’est elle, la lectrice. Elle ne peut pas s’empêcher de respirer les pages des livres, surtout quand celles-ci sont jaunies et fatiguées.
C’est celle qui lit en passant le temps dans le café au coin de la rue. Si tu regardes sa tasse, tu remarqueras que le café a refroidi, parce qu’elle est déjà complètement absorbée par son livre. Perdue dans le monde imaginé par l’auteur. Assieds-toi.Peut-être te lancera-t-elle un regard, car la plupart des filles qui lisent n’aiment pas être dérangées. Demande-lui si elle aime son livre.
Propose-lui une nouvelle tasse de café.
Dis-lui ce que tu penses vraiment de Murakami. Demande-lui si elle a dépassé le premier chapitre de Fellowship. Comprends bien que si elle te dit qu’elle a compris Ulysses de James Joyce, elle dit ça juste pour avoir l’air intelligent. Demande-lui si elle aime Alice ou voudrait être elle.
C’est facile d’aimer une fille qui lit. Offre-lui des livres pour son anniversaire, Noël et toutes les autres fêtes. Offre-lui des mots, des poèmes et des chansons. Offre-lui Neruda, Pound, Sexton et Cummings. Montre-lui que tu as compris que les mots sont de l’amour. Il faut que tu comprennes qu’elle connait la différence entre les livres et la réalité, mais que malgré tout, elle essayera quand même de faire que sa vie ressemble un peu à son livre préféré. Ce ne sera jamais de ta faute si c’est le cas.
Il faut qu’elle essaie.
Mens-lui. Si elle comprend la syntaxe, elle comprendra que tu as besoin de mentir. Derrière les mots se cachent d’autres choses : des raisons, des valeurs, des nuances et des dialogues. Ça ne sera pas la fin du monde. Déçois-la. Parce qu’une fille qui lit sait que les déceptions précèdent toujours des sommets d’émotions. Parce qu’une fille qui lit comprend que toutes les choses ont une fin, mais qu’on peut toujours écrire une suite. Qu’on peut recommencer encore et encore, et rester le héros. Que dans la vie, il y a toujours un ou deux méchants.
Pourquoi avoir peur de tout ce que tu n’es pas ? Les filles qui lisent comprennent que les gens, comme les personnages, peuvent évoluer. Sauf dans Twilight.
Si tu trouves une fille qui lit, ne la laisse pas t’échapper. Si tu la retrouves à 2 heures du matin, serrant un livre contre elle et pleurant, prépare-lui une tasse de thé et prends-la dans tes bras. Tu la perdras sûrement pour quelques heures, mais à la fin, elle reviendra toujours. Elle parlera comme si les personnages du livre existaient vraiment, parce qu’ils existent toujours, l’espace d’un instant.
Tu la demanderas en mariage dans une montgolfière. Ou à un concert de rock. Ou l’air de rien, la prochaine fois qu’elle sera malade. Par Skype.
Tu souriras tellement que tu te demanderas pourquoi ton cœur n’a pas encore éclaté. Tu écriras l’histoire de vos vies, vous aurez des enfants avec des noms étranges, des goûts étranges aussi. Elle fera découvrir Le chat chapeauté et Aslan à vos enfants, peut-être même les deux dans la même journée. Vous passerez vos vieux jours en vous promenant bras dessus, bras dessous, et elle récitera doucement Keats pendant que tu feras tomber la neige de tes bottes.
Aime une fille qui lit, parce que tu le mérites. Tu mérites une fille qui peut, par son imagination, parer ta vie de mille couleurs. Si tu n’es capable de lui offrir que de la monotonie, des idées ternes et des demi-mesures, mieux vaut rester seul. Si tu veux le monde entier, et tous ceux qui se cachent derrière, aime une fille qui lit.
Encore mieux, aime une fille qui écrit. »
Rosemarie Urquico

(Source : tournevole, via mzelletetedslesnuages)

Froid.

Ce soir, je veux être là pour moi-même. Car il est de ces moments de nostalgie intense. On se décourage, tout semble gris, tout n’a qu’un goût amer. Les autres, oh, à quoi bon. Ils sont âpres, jalousement eux-mêmes. Pas une porte qui s’ouvre, pas une main qui se tend, que des regards distants, défiants, usés, blasés, dévastés avant l’âge. Rien qui ne ressorte de ce gris sibérien. Il faudrait pouvoir stopper le mouvement du monde, pouvoir reprendre sa respiration à temps, avant le signal de départ suivant. Mais la course ne s’arrêtant jamais, on n’a jamais vraiment le temps de revenir sur nous-même. Le temps est si court ce soir, qu’il devient vital que je l’use à écrire des sottises à moi, rien qu’à moi, plutôt qu’à encore servir autrui dans des lectures érudites que j’oublierai dans un mois.

Ce sentiment qui usuellement me donne envie de m’allonger, de fumer une cigarette, de boire une bière, douce amnésie, de manger à mon envie, de cracher ma mauvaise humeur dans la tête des gens, comme autant de piaillement qui me fait user encore un peu le temps, comme si je le contrôlais. Mais on n’a pas le temps de se plaindre. Il faudrait repartir, chasser cette pesanteur qui nous habite, chasser ce besoin de fuir en arrière et de fumer vingt cigarettes d’affilé, de boire jusqu’à rire et tomber en arrière. Retourner la tête, à l”endroit, bien sur ses épaules et repartir du bon pied. Reprendre des résolutions pour un corps parfaitement domestiqué, des fois qu’on sortirait des normes, saloperies d’élastiques accrochés au bout des bras qui nous maintiennent debout et qui relâchent dès qu’on faiblit un peu ! Mais comment faire si on a pas le temps de toucher le fond pour taper du pied et remonter avec un nouvel élan? Comment faire si on ne peut que ranger sa hargne, capituler, ravaler sa nausée sans parvenir à la digérer ?

J’aimerais fumer une cigarette, sans me dire que c’est mal, que c’est mal, que la faiblesse c’est mal.

Et tout n’est que recommencement, même sentiment, même mal-être, et puis le souffle, à nouveau, vers la suite, vers la fuite.

Peut-être vous dirai-je…

C’est simplement qu’il y a des mots qui trottent dans ma tête sans cesse, comme s’ils demandaient à être mis en phrase, pour être enfin, quelque part, utile à quelque chose, pour être finis, assemblés, attachés, dans une continuité, continuité qui donne sens. Sens à quoi ? Sens à un non-sens. Les phrases ne sont rien qu’une parcelle de langue, dans les langues du monde, un signifiant ambiguë qui recouvre une chose et d’autres. La phrase n’est rien qu’une production de sons, qui seront peut-être entendus mais pas forcément compris, la phrase n’est rien qu’une espèce de rayon phatique, c’est à dire qui essaye d’établir le contact. Ma phrase se fait S.O.S, tente de franchir les murs du silence que la mer hisse, entre moi et le monde. Autant de rebords qui font se heurter mon propos, autant de sons qui se perdent, autant de pensées qui s’éteignent sans avoir vu le jour. Et rien que le bégaiement d’une langue qui s’affole, qui boite et qui gémit. Et rien qu’une phrase dans l’océan des mots. J’étais là, j’ai vu, j’ai cru. Je suis passée, en aussi peu de temps qu’il s’en fut pour que ma phrase soit prononcée.

La grammaire est un fléau qui me coupe la parole.

“Nous ne pouvons vivre que dans l’entrouvert, exactement sur la ligne hermétique de partage de l’ombre et de la lumière. Mais nous sommes irrésistiblement jetés en avant. Toute notre personne prête aide et vertige à cette poussée.”

—   

René Char, Les Matinaux, 1964 (via regardintemporel)

(via akwabon)

maldoror6:

Il est étonnant ce vide que tu m’as laissé. Je ne pensais pas qu’on puisse avoir le vertige dans son propre corps.

“L’absence n’est-elle pas, pour qui aime, la plus certaine, la plus efficace, la plus vivace, la plus indestructible, la plus fidèle des présences ?”

—    Marcel Proust (via blondiechocolate)

(Source : palomamia, via bloodsoulandblues)

subve a dit: Épine trouve beaucoup d'écho en moi, à ceci près que je ne limiterais pas la jubilation dont le texte parle à l'exaltation poétique mais plus généralement à la découverte fortuite d'une beauté que nous pensons durant l'instant seulement être les seuls à reconnaître, et alors que nous découvrons que d'autres s'y sont également égarés la joie qui nous étreint alors ressemble à s'y méprendre au bonheur véritable. Modeste contribution pour vous dire, comme murmuré près de l'échine, un grand merci.

Et je pose à témoin sous les yeux qui me sont chers, le témoignage d’un partage qui me remplit d’émoi. Merci à toi.